Galerie de l'Olympe, Perpignan, été 2008
La gare de Perpignan est proche pour les voyageurs vers « les chemins qui mènent nulle part ». Je pénètre dans « Olympe », au centre du monde… de Dali. Mais c’est le monde de Dalant que je viens voir. Charles Dalant, le sculpteur philosophe. Devant la galerie, un Cerbère inoffensif capte la fraîcheur estivale, le corps tapi sur l’asphalte de la rue piétonne. Nous sommes le 29 juillet 2008.
Les deux premières salles exposent des tableaux et quelques sculptures. Propres, adroits, maîtrisés. Je les regarde, sans conviction. Rien de nouveau sous le soleil pourtant généreux du Roussillon.
Il y a si longtemps que je n’ai ressenti d’émotion dans une exposition ! Ah, douloureuse quête de ce je ne sais quoi qui change une vie ! Comme un passage vers un ailleurs.
L’art est une clé, un sésame et l’artiste un portier démiurge.
- Ça vous plaît ? me demande une voix fluette qui m’extirpe de mon indifférence.
Une femme m’adresse un sourire hospitalier mais douloureux.
Je réponds par un oui de circonstance, de politesse. Que dire de plus ? Que c’est beau ? L’esthétique en art m’indiffère ou m’ennuie. J’ai besoin de remue-méninges, de crève-cœur, des pommes d’or de la passion qui me nourrissent et m’interrogent. Prétentieuse exigence… J’assume.
Je m’échappe de mon hôtesse pour me retrouver. La solitude est la seule compagne supportable face à la création. La seule capable de me faire émerger d’une altérité de surface.
J’atteins la dernière salle, trou noir entre les faisceaux des projecteurs. Comme le bout d’un tunnel. La méduse est là qui me pétrifie et me donne ses yeux de Gorgones. Qu’est-ce donc ?
Des inflorescences d’agaves, ébouriffées, libres et enchaînées, posées là, nues dans leur transfiguration, leurs prothèses de métal, de bois, de pierre et de terre. Formes anthropomorphes mais démesurées, démantibulées, surnaturelles, fantastiques prisonnières d’un jardin muré et bas de plafond. Jardin des Hespérides avec ses nymphes et ses dragons ; bois enchanté avec son bestiaire, ses gnomes et ses elfes ; forêt d’Afrique avec ses sorciers, ses masques et ses totems. Espace onirique familier de mes rêves.
Car je les connais ces êtres, ils ont hanté mes nuits, m’ont poursuivi ou sauvé des affres de l’indicible, m’ont donné, à moi aussi, des ailes et des armes pour me sortir précipitamment du sommeil et de la mort. De cette mort, représenté là avec le visage de Thanatos endormi, sans voile et sans faux, dardé de rayons qui le relient à la grande roue de l’univers. Thanatos apaisé débarrassé de son cœur de fer et de ses entrailles d’airain.
Je les connais ces ombres qui se jouent de la lumière et projettent mes peurs et mes désirs sur l’écran de mes hallucinations et de mes illusions. Peur et bien-être mêlés, étonnement et nostalgie de l’enfance. Et l’adulte-enfant que je suis rit aux éclats et frissonne.
Cette salle est un lieu de chimères, de retrouvailles et de révélation. Ces sculptures, des intermédiaires entre le réel et l’irréel qui nous renvoient à notre moi profond et au mille-feuilles de notre construction. Delacroix a raison “ C'est toi qu'il faut regarder, non autour de toi ”.
Ne suis-je pas cet Eros androgyne aux ailes déployées, à peine sortie de l’?uf primordial ? Ne suis-je pas ce Dionysos errant au point de tangence des cercles de l’Olympe et du réel ?
On peut fuir cet antre peuplé d’êtres fabuleux ou le tourner en dérision, ce qui revient au même d’ailleurs, car il n’est pas aisé de se voir derrière le miroir. L’enfant, lui, y évolue avec fraîcheur car il n’a pas d’a priori, de pudeurs, de conditionnement à la « normalité ». Cet univers chimérique et ésotérique est le sien, sans frontières dans la cosmologie du monde. Mais que l’on ne s’y trompe pas, cette exposition est à la portée de tous, de tous ceux qui désirent « passer le pont jeté entre les âmes » (Eugène Delacroix), de tous ceux qui n’ont pas peur… d’eux-mêmes.
Les agaves de Charles Dalant, nées de la complicité entre la nature et les propres fantaisies du sculpteur, constituent un système symbolique de médiation entre les visiteurs et le surnaturel. En ce sens l’artiste remplit la fonction de shaman. C’est un trouveur et un passeur qui, certes, nous donne à voir et à ressentir, mais surtout à sonder les zones d’ombre de notre mental pour tenter de trouver les rapports d’analogie entre le visible et l’invisible, entre notre raison profonde et la raison du monde. Voie spirituelle vers l’unité du Logos, celle du brahman, une et invisible.
Ainsi crée-t-il du symbolique pour appuyer et prolonger notre imaginaire, pour nous faire rebondir, nous « téléporter » hors de notre conformisme.
Je suis sorti de la galerie de l’Olympe sans avoir franchi, bien sûr, la barrière qui sépare le connu de l’inconnu intime mais j’ai saisi la main tendue par Charles Dalant et j’ai fait un bout de chemin à ses côtés, un chemin que j’ai envie d’explorer davantage, quelque part entre l’Orient et l’Occident, quelque part sur les traces de Brioussov, de Minne mais aussi du Greco et de Rembrandt, celles aussi de Baudelaire, Rimbaud, Verlaine et tant d’autres précurseurs.
Un instant magique où l’art touche au sacré.
Georges Namiech
